Théâtre : L’Hors-présence aux Amandiers

Fin de vie : un adieu… et une ode à la vie !

Au théâtre des Amandiers jusqu’au 10 octobre, « L’Hors-présence ou Chimères au pays de Morsan » s’attelle au récit de l’accompagnement d’une jeune femme en soins palliatifs. Un regard sur la mort qui a bouleversé le public au festival d’Avignon.

Hors-champ, hors la-loi, hors-jeu, est-ce cela qui définit la mort annoncée ? C’est en tout cas le nom des trois chapitres qui structurent la pièce, l’histoire de Laure - de l’hors ? -, en phase terminale de cancer, qui choisit de mourir dans la maison familiale de son village natal, entourée de ses frères et sœur. Le hors-piste, hors-normes, hors-cadre, c’est ce qui les attend. La mort en face, c’est le chaos :  on ne la « gère » pas, aucun plan, aucun protocole de soins palliatifs ne tient. Sans pathos, l’autrice et metteure en scène Thiphaine Raffier, qui tire ce récit d’une expérience personnelle, nous prend par la main et nous emmène regarder ce qui, d’habitude, est gardé dans l’obscurité. La lumière est crue. Les problèmes de Laure sont concrets : le lit médicalisé au milieu du salon, la déglutition bruyante quand elle essaie de manger, les poches qui sentent mauvais, les plaies, les cris de douleur au milieu de la nuit.

Intuitivement, personne n’a envie de savoir, et paradoxalement, ce partage fait du bien. La mort imminente dévoile sans fard nos failles, nos doutes, nos angoisses, nos véritables espérances.  Et ça secoue. C’est important que le théâtre s’empare de cette parole. Une parole ici qui touche juste. Le récit apaise, l’entendre adoucit – humanise - l’épreuve. Les moments de panique, les gaffes, les rires, les engueulades, les questionnements sont autant de petites lumières dans la nuit. C’est le tour de force de « L’Hors présence », servie par une très belle scénographie : une maison en verre, un huis-clos transparent, avec un grand écran sur le toit qui permet de zoomer en direct, sur une discussion en aparté dans la cuisine, sur des mains qui se tordent sous un sourire de façade, sur le papier où se détachent les mots « je refuse » - la réanimation, l’alimentation par sonde, l’hydratation -, les dernières volontés de Laure.

Le spectateur se sent voyeur, compagnon, aidant. En lien avec les personnages, on se débat avec le protocole d’HAD, l’hospitalisation à domicile, les ordonnances à rallonge, la technicité des soins. On redoute l’entretien avec le médecin qui peut refuser l’aide active à mourir prévue dans la loi si les fonctions cognitives sont atteintes.

Les chimères sont convoquées, le mythe d’Argos, Argos Panoptès, le géant aux cent paires d’yeux qui voient tout, s’invite, avec la mystérieuse fontaine du village, et une nymphe transformée en vache. Que reste-t-il de nous quand le corps devient autre, qu’il se désagrège, « mutilé, non pas mutilé mais dépecé », précise Laure.  Comment accepter ? Et qui est cet artiste qui découpe des trous dans les murs des maisons désertées pour ériger des « ruines contemporaines », pour « ouvrir des nouvelles perspectives » : nous parle-t-il déjà de deuil ? Qui est cette juge en burn out qui a mis des micros dans la maison de Laure ? A-t-elle capté le projet de suicide assisté ? Si la mort qui rôde ne nous rend pas paranoïaques, elle déterre nos fantômes. Quand le diagnostic tombe, l’institution nous demande d’être au clair avec notre mort. Nous sommes priés d’écrire nos directives anticipées. « Mais, crie la sœur de Laure en plein chaos, on n’a rien anticipé !» La mort, ça se vit. Et le soleil se lève à la fin de la pièce. Eblouissant.

Laurence DE SCHUYTTER

  • « L’Hors-présence ou Chimères au pays de Morsan ». Texte et mise en scène : Thiphaine Raffier.
  • Jusqu’au 10 octobre 2026 au théâtre des Amandiers à Nanterre.
  • Jeudi 1er octobre : rencontre avec l’équipe artistique à l’issue de la représentation.
  • Réservation : nanterre-amandiers.com

Nanterre Amandiers est l'un des vingt-six équipements structurants du territoire soutenu par le Département.