Dubuffet, d'invention et de rêverie

Avec l’exposition Jean Dubuffet et La Tour aux figures, une aventure monumentale, le musée français de la Carte à jouer célèbre les quarante ans du choix de réaliser le monument dans le parc départemental de l’île Saint-Germain.

« Je ne me considère pas comme un professionnel, déclarait Jean Dubuffet à la télévision en 1961, je me considère comme un amateur ; j’entends le rester. » Le Normand du Havre, né en 1901 dans une famille de négociants en vin, en pratique le commerce vingt ans durant après s’être frotté aux écoles de peinture et en avoir aussitôt développé une allergie à la figure de l’artiste. Mais, diable, la chose demeure qui le démange, alors il revient à l’ouvrage, il voyage, il s’égare, il apprend. En autodidacte persuadé que l’art occidental est en voie d’assèchement, il aborde le métier sur d’autres rivages : l’art qu’il nomme brut, né en dehors de la culture officielle, dans les asiles, les prisons, là où on ne l’attend pas, « dans les qualités de liberté et d’invention que les enfants mettent en œuvre », dans les « joies de la terre » ou la « vie minérale ardente » des déserts. Il se veut barbare en Europe, choisit d’être un homme du commun plutôt qu’un artiste statufié et ne cesse de renverser sens dessus dessous l’édifice de l’histoire de l’art, lequel s’élèverait des arts primitifs jusqu’à la peinture occidentale d’avant-garde. « Chaque fois qu’on me pose des questions sur les raisons de mon art et de mon comportement, on m’embarrasse grandement, avouait-il en 1954, cette fois à la radio. On m’embarrasse à peu près comme on embarrasserait une grenouille si on lui demandait pourquoi elle vit dans l’eau, pourquoi elle a des pattes palmées. Elle vous répondrait qu’elle ne s’est jamais posé la question, qu’au surplus elle n’en sait rien, qu’elle attend de vous que vous lui expliquiez pourquoi. »

J’aime qu’une œuvre d’art bouleverse. J’aime qu’une œuvre d’art frappe un très grand coup dans l’estomac. 

Une architecture fantasque

Quitte à renverser les choses, commençons par la fin de cette aventure monumentale que retrace l’exposition d’Issy-les-Moulineaux et remontons le temps. En 2015, la Tour aux figures, propriété de l’État classée Monument historique depuis 2008, est acquise par le Département des Hauts-de-Seine qui prend en charge la double restauration de la Tour et de son Gastrovolve intérieur, lequel rouvre en 2020. La commande publique, envisagée en 1983, avait pris corps en 1985 avec le choix du site définitif sur l’île Saint-Germain, validé par Jean Dubuffet. Pour lui qui se disait effrayé par les difficultés de la réalisation concrète, la Tour aux figures demeurerait éternellement debout dans son imaginaire : il meurt en mai 1985 et Richard Dhoedt – le collaborateur historique qui sera chargé trente ans plus tard de la restauration – en assure la construction sous la supervision de la Fondation Dubuffet. Achevée en 1988, la Tour aux figures avait d’abord surgi, en juillet 1967, d’un bloc de polystyrène expansé, taillé et peint. Une drôle de graine féconde que l’artiste s’échinera à faire germer une année durant, enracinée dans l’idée d’une sculpture monumentale puis se développant, à grand renfort de maquettes et de plans, comme une architecture de 24 mètres de hauteur.
Les deux commissaires de l’exposition – Charlotte Guinois, conservatrice en chef du patrimoine au musée français de la Carte à jouer et Déborah Lehot-Couette, directrice scientifique et des collections de la Fondation Dubuffet – évoquent un « architecte d’un genre particulier imaginant […] des édifices sans portes, sans fenêtres, sans meubles. Ses habitations fantasques ne répondent en rien aux normes architecturales. » Pour celui qui entendait « restituer à l’architecture son caractère d’art, oublié depuis si longtemps, […] avec ce que la notion comporte de caprice et d’invention », l’étincelle première avait jailli à l’été 1962 « au bout du fil », comme on disait en ce temps où les téléphones intégraient effectivement un fil ; certains le torsadent entre les doigts, Dubuffet, lui, gribouille au stylo bille des formes abstraites blanches, rouges, bleues, plus ou moins hachurées et cernées de noir. Un nouvel univers créatif s’impose à lui, qui va l’occuper au moins dix ans : L’Hourloupe. « Le mot, déposé et breveté, est une invention du peintre, expliquent les commissaires. Il est né d’un jeu d’association de consonance de mots empruntés aux contes et aux nouvelles populaires : hurler, hululer, loup, Riquet à la houppe et Le Horla de Maupassant. »
Des historiens d’art y devinaient aussi le mot « entourloupe »… Cela n’aurait peut-être pas déplu à un créateur friand de grotesque et de poésie farce, qui en 1968 décrivait ainsi son projet d’édifice : « Précisons que cette tour n’est pas conçue en vue de fournir un logement dans la forme en usage actuellement dans nos lieux, congé y étant donné aux encombrantes commodités des cuisines, bains, etc. N’y sont par ailleurs prévus nuls meubles ; ni autres sièges, lits ou tables, que ceux, inamovibles, offerts par quelques opportunes protubérances de la configuration accidentée du sol. On y gagne que la maison tout entière peut être à tout moment lavée, sans rien à déplacer pour cela, avec une lance à incendie. Mais on se trouve en revanche obligé au vivre sans bagage. L’usager de cette demeure devrait donc, s’il n’est célibataire et s’il n’est résolu à la vie érémitique, l’utiliser seulement comme un lieu occasionnel de retirement et de rêverie. »

 

Didier Lamare pour HDS Le magazine du Département des Hauts-de-Seine n°9 janvier-février 2026   

Jean Dubuffet et La Tour aux figures, une aventure monumentale, jusqu’au 28 juin au musée français de la Carte à jouer, à Issy-les-Moulineaux.
Programme des animations : www.issy.com
Ouverture de la nouvelle saison de visites guidées de la Tour aux figures le 7 mars. Billetterie : tourauxfigures.hauts-de-seine.fr