Emmanuelle NEMOZ

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Portrait de Vincent Tortiller, batteur de Daïda, prix de groupe du Concours national de jazz de La Défense 2021

Portrait de Vincent Tortiller, batteur de Daïda, prix de groupe du Concours national de jazz de La Défense 2021

Le batteur de Daïda, prix de groupe du Concours national de jazz de La Défense 2021, revient, un an après, avec ses acolytes sur le parvis, cette fois à l’affiche du La Défense Jazz Festival.  
 

En juin 2021, le festival n’avait pas retrouvé sa pratique habituelle, tout semblait encore bien fragile en cette semaine d’été balayée par un temps de chien où pointait un peu de lumière. « C’était notre premier vrai concert avec le groupe, se souvient Vincent Tortiller, 31 ans. On travaillait ensemble depuis deux ans, deux ans de Covid… Pour la première fois, on pouvait monter sur une belle scène. Un moment hyper intense. En plus, il faisait beau, ce devait être un signe! »

Faire de la musique, ce n’est pas juste un métier, ce n’est pas juste être virtuose, il faut que ça vienne des tripes et tout donner dès que l’on joue. 

Batteur debout

Les connaisseurs en musiques actuelles savourent la distinction entre batteurs assis et batteurs debout, ceux qui retiennent leurs troupes et ceux qui les lancent à l’assaut. D’évidence, Vincent Tortiller est un batteur debout, les cinq du groupe Daïda avancent d’ailleurs tous debout : « Sur l’album La Passion du cri, cette énergie peut rendre l’écoute un poil usante tant elle est dense. Pour nous, cette musique prend tout son sens en live. » La section rythmique ne se limite pas à Vincent Tortiller à la batterie et Samuel F'hima à la basse : les synthés d’Auxane Cartigny et la guitare d’Antonin Fresson participent au sentiment d’urgence d’une musique où la trompette d’Arno de Casanove fait office de chant lyrique. « Épique » est un mot revenant souvent dans la communication du groupe qui doit son nom - et le titre de son premier EP - à la légende de Daïdarabotchi : « Je suis un grand fan de Miyazaki… Daïdarabotchi est un yōkai, l’une des créatures de la mythologie japonaise qui ont façonné le monde : on dit qu’un lac est l’empreinte de son pas, qu’il a formé le mont Fuji en s’adossant contre une pierre… Quand j’écoute de la musique, j’aime bien m’inventer des histoires, que l’on m’emmène autre part, que cela me sorte de la réalité. Ce côté mythologie, esprit de la forêt, me parle beaucoup. Bon, nous ne sommes pas non plus un groupe chasse et pêche… »

Émotions intenses

Depuis les premiers pas du groupe, l’équipe s’est totalement renouvelée et la griffe du Daïdarabotchi s’est affûtée. « Notre fil d’Ariane, c’est l’exacerbation des sentiments. Tout ce que l’on joue, on le fait avec le maximum d’intention. » Vincent Tortiller souligne l’influence, au moment de la constitution du groupe, du trompettiste américain Christian Scott et son batteur Corey Fonville. « Ce sont des musiciens qui apportent dans le jazz l’univers des musiques actuelles. Erik Truffaz avait fait cela très habilement. Dans les années 2000, on mélangeait le rock au jazz, avec The Bad Plus ou Tigran Hamasyan. Et depuis les années 2010, il y a un âge d’or des influences hip-hop. On fait partie d’une génération de musiciens très inspirée par les musiques hip-hop et électro, on amène dans notre musique ce que l’on écoute, tout simplement. » L’émotion, chez Daïda, ça se partage. « Beaucoup de gens ne connaissant pas le jazz trouvent que c’est parfois une musique un peu “élitiste” - je grossis le trait… Je voulais remettre l’essentiel au centre : qu’est-ce que la musique doit dégager? Quand une personne vient à un concert, de n’importe quelle musique, elle vient pour recevoir une émotion, c’est un peu un voyage. Il faut que l’on ressorte d’un concert chamboulé, d’une manière ou d’une autre. »

Bon sang de jazz !

Dans la galaxie jazz, le nom Tortiller n’est pas inconnu : Vincent est le fils de Franck Tortiller, vibraphoniste et compositeur, qui fut directeur de l’Orchestre national de Jazz. Aussi, dans les saccades des batteurs ayant eu de l’influence sur le fils, Patrice Héral, batteur du père, apparaît sur le premier temps. « Virtuosité, énergie, groove, sa personnalité “batteristique” m’a beaucoup impressionné. Les influences, ce sont les musiciens qu’on écoute. J’ai découvert Led Zeppelin au moment où mon père a commencé à travailler sur son projet de reprises avec l’ONJ, Close to Heaven, alors forcément : John Bonham! » Suivent Elvin Jones, le batteur du quartet mythique de Coltrane, Phil Selway de Radiohead et une foule d’autres. Quelles musiques écoutait-on chez les Tortiller ? « C’est moi qui allais fouiller dans les CD du papa… À quatre ans, j’écoutais The Police en boucle, et Kaya de Bob Marley, ce sont mes premières influences. Puis je me suis “calé” sur une radio hip-hop! » Le hip-hop n’est pas flagrant dans la musique de Daïda, parce que l’énergie du genre est parfaitement amalgamée à celle du groupe. Ni l’influence revendiquée de l’opéra : la mère de Vincent est choriste classique et le futur cornac de Daïda a beaucoup assisté aux répétitions et générales à Bastille et Garnier. Vous avez dit exacerbation des sentiments ?

Didier Lamare pour HdS.mag n°82 - Mai-Juin

La Défense Jazz Festival, du 20 au 26 juin
Programmation complète sur ladefensejazzfestival.hauts-de-seine.fr