"Formes Vivantes", la nouvelle exposition du musée national de Céramique de Sèvres, organisée avec le soutien du Département jusqu'au 7 mai 2023.CD 92 / Willy Labre

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"Formes Vivantes", la nouvelle exposition du musée national de Céramique de Sèvres

"Formes Vivantes", la nouvelle exposition du musée national de Céramique de Sèvres

Le vivant en trois dimensions

Formes vivantes, la nouvelle grande exposition de Sèvres manufacture et musée nationaux, déplace les frontières entre le minéral, le végétal et l’animal. Spectaculaire.

Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? À partir du 9 novembre et jusqu’au 7 mai, nous aurons beaucoup d’occasions de chercher quelque réponse à la fameuse question du poète dans les 350 pièces que le Musée national de céramique de Sèvres expose, certaines mises en perspectives avec des peintures, de l’orfèvrerie ou des objets scientifiques. Ce qui rappelle que l’art céramique n’est pas détaché du monde : au contraire, peut-être est-il de tous les arts celui qui entretient le plus de connexions avec son environnement – les artistes contemporains qui travaillent régulièrement en résidence à la Manufacture en témoignent. Impossible ici de présenter autrement que succinctement cette traversée des siècles, de la Renaissance à nos jours, sur laquelle nous reviendrons. En guise de mise en bouche, commençons par la forme générale du parcours d’exposition : en plan, elle évoque les circonvolutions d’un organisme vivant où il s’agira d’errer, de se perdre et de retrouver « les liens qui unissent le monde minéral, issu de la terre, et le monde du vivant, de l’organique, animal et végétal ». Guidé par une triple thématique, le visiteur est invité, après une immersion dans un cabinet de curiosités, à explorer la beauté de l’étrange.

Avec Naturalismes, tout commence ou presque au XVIe siècle chez Bernard Palissy, grand savant autodidacte converti au protestantisme ce qui explique son destin désastreux – oscillant entre les protections et les détestations, il échappe de peu à la Saint-Barthélemy, est banni, condamné à mort, gracié et finit embastillé. Le « fou qui brûlait ses meubles » – pour reprendre l’image d’Épinal – afin de nourrir le feu de sa recherche de l’émail parfait, fait entrer dans ses pièces le réalisme de la nature, à une époque où l’on ne distingue pas absolument entre le minéral et le vivant. Son répertoire de moulages de plantes et d’animaux, avec une certaine prédilection pour la prolifération et le visqueux, connaît beaucoup de suiveurs, de la Renaissance à nos jours. Ainsi Jean Girel, dont les surfaces semblent frissonner comme des épidermes, ou les Vagues pour Palissy de Johan Creten. Naturalismes encore quand la céramique des arts de la table se fait trompe-l’œil, singeant avec une prouesse stupéfiante le pelage et le plumage d’objets qu’on s’attend à voir s’animer. Naturalismes toujours lorsque notre époque, après la pratique des masques mortuaires, prolonge vers l’intime le moulage de certaines parties du corps humain.

La deuxième partie de l’exposition nous conduit de l’imitation du vivant aux Imaginaires organiques. Le style rocaille par exemple, qui atteint la céramique en passant par l’orfèvrerie, puise dans le vocabulaire des coquilles et des coraux pour inventer des formes surnaturelles. L’Art nouveau pourrait s’envisager comme un renouvellement du trompe-l’œil vers les marges de l’abstraction, en travaillant l’harmonie et la cohérence entre la structure de l’objet et son décor, à grand renfort de lignes et de courbes. L’époque est alors prête à franchir le pas du « biomorphisme », quand Jean Arp ou Joan Miró suggèrent le vivant au moyen de formes abstraites. Voire des hybridations dont l’imaginaire frénétique et parfois déroutant s’affirme en ce début de XXIe siècle comme une nouvelle forme du vivant, à la suite peut-être de ce qu’a pu déclencher le cinéma fantastique, d’Alien aux obsessions de David Cronenberg. Sèvres a ainsi commandé une œuvre spécialement pour l’exposition à Nadège Mouyssinat dont « l’univers unique, sensuel et intriguant est le fruit d’une recherche nourrie de littérature, d’histoire et de légendes ».
La dernière thématique se situe au-delà des Formes vivantes, ou plutôt en deçà puisque après avoir exploré l’imagination on en revient au réalisme, voire à l’hyperréalisme : À l’intérieur du vivant, ce sont l’anatomie, la dissection, les structures microscopiques au service d’un art céramique qui brise en éclat sa fausse réputation de gentille dînette pour s’aventurer vers des espaces autrement plus perturbants. Si l’association entre science, technique et céramique ouvre des perspectives à la prothèse biomédicale, l’imaginaire des artistes n’a pour autant pas renoncé aux commotions émotionnelles parfois « malaisantes » comme le dit notre époque féconde en la matière. Au visiteur donc de se faire surprendre par Cut Squid d’Elsa Guillaume ou Canis Lingua de Marc Alberghina…

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Jean Arp (1886-1966), Vase n°4, Amphore de rêve, 1975, porcelaine dure
Sèvres - Manufacture et Musée nationaux
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François Azambourg (1963-), Vase Charpin, porcelaine nouvelle, termitière
Sèvres - Manufacture et Musée nationaux
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Jean Carriès (1855-1894), Crapaud, 1892, grès cérame,
17.5 x 18 x 16,5 cm
Sèvres - Manufacture et Musée nationaux

Le visiteur est invité à explorer la beauté de l'étrange 

 

 

Sensible et poétique 

Conçue dans une première version en 2019 par le musée national Adrien-Dubouché à Limoges – lequel est intégré à l’établissement public Cité de la céramique Sèvres & Limoges – l’exposition Formes vivantes connaît ici un généreux second souffle et une spectaculaire mutation auxquels le Département a contribué. De nombreuses institutions ont prêté des œuvres, parmi lesquelles le Muséum national d’histoire naturelle, les musées du Louvre, d’Orsay, des Arts décoratifs, jusqu’au musée national de la Renaissance d’Écouen et celui de l’École de Nancy, irremplaçables quand il s’agit de travailler sur les formes vivantes. Cependant, l’essentiel provient des collections de Sèvres et de Limoges : c’est, écrit Judith Cernogora, conservatrice du patrimoine à Sèvres et commissaire de l’exposition, « l’occasion de compléter le propos initial en montrant comment, dès les origines de la manufacture de Sèvres au XVIIIe siècle, puis dès la création du musée de Céramique par Alexandre Brongniart en 1824, le lien au monde du vivant est omniprésent. » On pourra ainsi refaire le parcours en suivant ce fil conducteur et en repérer les traces dans les productions de la manufacture de Sèvres et de sa devancière de Vincennes. Le XVIIIe siècle feuillette les pages de L’Histoire naturelle des oiseaux de Buffon pour s’inspirer des gravures de François-Nicolas Martinet – au nom prédestiné – sur des services au décor ornithologique. D’ailleurs, au XIXe, Alexandre Brongniart, pendant un demi-siècle directeur de la Manufacture, encourage l’esprit scientifique aussi bien dans les procédés de fabrication que dans la peinture des décors, sollicitant ceux qu’il appelait les « naturalistes voyageurs ». En ce qui concerne le répertoire des formes végétales, l’Art nouveau est étymologiquement une ère de renouvellement et symboliquement une période florissante. Mais les fleurs et les fruits étaient déjà entrés dans les ateliers un siècle auparavant, avec les assiettes du Service des productions de la nature ou bien grâce aux dessins originaux de Pierre-Joseph Redouté – dit le « Raphaël des fleurs » – transformant Sèvres en une roseraie de porcelaine. L’art contemporain prolonge les palpitations de cette histoire de l’art devenue notre histoire commune. Attestant, ajoute Judith Cernogora, « du rapport sensible et poétique que les céramistes ne cessent de nouer avec le vivant, portant un regard lucide et inquiet sur la fragilité et la beauté infinie de notre monde. »

Didier Lamare pour HDSmag n° 85 novembre-décembre  

Formes vivantes, musée national de Sèvres, du 9 novembre au 7 mai (www.sevresciteceramique.fr)