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Dans les entrailles de la Caserne Sully

Dans les entrailles de la Caserne Sully

À Saint-Cloud, les fouilles d’archéologie préventive menées dans la cour du futur musée du Grand Siècle libèrent les spectres des anciens occupants du site : les chasseurs-cueilleurs, les Gaulois et peut-être même Marie-Antoinette.

L’image est belle. De sobres allées pavées, bordées de lanternes, convergent droit vers une statue surmontant un court piédestal. On imagine le vent agitant le feuillage bicolore des arbres qui habille élégamment le majestueux mur d’enceinte. La quiétude prédomine dans un lieu, dévolus au culte raffiné du classicisme français : le style du XVIIe siècle. Ce havre de sérénité n’en est pour l’heure qu’au stade de l’esquisse, de l’image de synthèse en trois dimensions. En ce moment, la cour de la Caserne Sully, dont la rénovation complète a été attribuée à l’architecte Rudy Ricciotti, fait place aux pelleteuses du chantier de fouilles archéologiques, diligenté en amont de l’ambitieuse transfiguration des lieux en musée du Grand Siècle. En 2021, des sondages préliminaires étaient venus explorer les espaces extérieurs de l’ancien site du ministère de la Défense, dévoilant un patrimoine enfoui méritant de plus amples investigations. De là, le ballet des engins de chantier, débuté en septembre dernier, engins qui sont venus pratiquer de larges excavations dans la cour en L inversé du bâtiment historique. « Parallèlement au gros œuvre, nous menons une stratégie de dégagement des couches de sédiments par pellicules, à la truelle et à la pelle, explique Jean-David Desforges, archéologue responsable de ces fouilles financées intégralement par le Département propriétaire du site. Nos efforts actuels visent à retrouver la topographie des lieux, tels qu’ils se trouvaient à la fin du XVIIIe siècle. »

 

Illustres propriétaires

Au beau milieu de la cuvette, une archéologue s’agenouille dans la terre humide et dégage avec soin une ancienne canalisation en terre cuite, vestige du système d’alimentation de bassins aujourd’hui disparus. L’opératrice surplombe d’un demi-mètre les anciens jardins et bosquets des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, mis au jour grâce au contraste colorimétrique marqué avec les bandes de terre alentour, plus pauvres en matières organiques. Quelles espèces végétales s’y trouvaient ? Impossible à dire avant le résultat des analyses de pollens contenus dans le sol. La découverte de l’arase d’un mur épais  jouxté de pavés, à une dizaine de mètres plus au nord, suscite moins d’interrogations. Ces ruines font resurgir un des morceaux de l’histoire la mieux documentée du site : la serre de Marie-Antoinette. Située en contrebas du Domaine national de Saint-Cloud, la zone de recherche faisait partie, avant la construction de la caserne en 1825, du parc du château. Symbole de la pression immobilière qui s’exerçait déjà sur l’Ouest parisien dès le XVIe siècle, la constitution du domaine est l’œuvre de l’aristocratie, qui jette à l’époque son dévolu sur ces terres offrant un panorama remarquable sur la Seine. Au fil des ans, des décès et des disgrâces, les terrains avoisinant le futur musée passent de maître en maître, de Marie de Médicis à Jérôme de Gondi et ses descendants. Philippe d’Orléans rachète les parcelles, cédées plus tard par le cousin de Louis XVI à Marie-Antoinette. « Dans les années 1780, la reine organise des fêtes à Saint-Cloud, explique Jean-David Desforges, qui a mené un travail historique préparatoire indispensable à la compréhension des vestiges. Elle fait alors construire une grande serre en pierre pour cultiver des fleurs fraîches, vouées à l’ornementation du château et de ses abords ».

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Les ossements retrouvés sur ce lieu de banquets ne sont pas une surprise.
Certains portent les traces des coups de hachoirs ! © CD Willy Labre 
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Cette corniche fait partir des remblais déversés au fil du temps sur ce terrain sujet à l'érosion. © CD Willy Labre 

 

Reliques de l’âge du bronze

Quoique partie intégrante de la résidence royale, le bas-parc demeurait un lieu de fête ouvert à l’ensemble des classes sociales, où le festival Rock en Seine résonne aujourd’hui comme une permanence de l’histoire. La rupture culturelle semble en revanche consommée entre les temps présents et les hommes des âges antérieurs. Les traces de leur passage restent cependant d’un intérêt archéologique incontestable. « Nous sommes en train de nous rendre compte que toutes les périodes historiques sont représentées sur ce terrain, s’enthousiasme Jean-David Desforges. Nous avons isolé un mur daté du Moyen-Âge et nous avons de fortes présomptions d’avoir retrouvé des reliquats de l’époque gauloise ». Des éléments remontés tout droit de l’âge du Bronze, soit 2 000 ans avant notre ère, complètent l’inventaire. Compte tenu de la multitude des vestiges exhumés, une rigueur d’orfèvre se doit d’être observée sur place. D’abord, les archéologues photographient le site sous tous ses aspects et veillent à glisser les indices recueillis dans un sachet numéroté. Ensuite, ils marquent l’emplacement de chaque débris, à l’aide de petites étiquettes plantées dans le sol, avant de reporter leur localisation sur papier millimétré. Les épures réalisées sur le terrain ne laissent rien au hasard, et incluent chaque couche de terre, chaque découverte, afin d’offrir des coupes suffisamment précises pour être exploitées, une fois le chantier terminé, en laboratoire.

Faire parler le site

C’est là-bas, dans les locaux du Service archéologique interdépartemental 78/92, que débute une autre phase cruciale des recherches. « Notre métier ne se limite pas au travail de terrain, confirme Sandrine Lefèvre, chargée de la valorisation du patrimoine archéologique. L’analyse, l’identification et la classification du matériel archéologique au laboratoire représentent la moitié de nos activités. La rédaction du rapport couronne cet instant. Alors, on parvient à prendre suffisamment de hauteur pour écrire l’histoire d’un lieu. » Environ deux ans de gestation seront nécessaires pour achever le travail de synthèse et écrire le récit du site. En attendant, l’ensemble des prélèvements effectués, arrivant par cagettes au laboratoire, doit être traité. Morceaux de poterie, bris de verre, jambe de statue, coquillages, ossements d’animaux… Étant donné leur état « brut de fouille » au sortir des sacs de protection, leur parcours itinérant débute en salle de lavage. De l’eau claire et une brosse à dent suffisent à leur redonner de l’éclat. Triés selon leur nature et leurs compositions, ils atterrissent ensuite sur la paillasse de spécialistes, anthropologues, archéozoologues ou encore céramologues. La préciosité des objets importe souvent moins à leurs yeux que ce qu’ils ont à révéler. Plutôt loquaces, les morceaux de faïence s’avèrent des indices déterminant pour la datation des couches de terre dont ils sont issus. « Prenons l’exemple des poteries inspirées de la céramique chinoise que nous avons récupérées, poursuit Sandrine Lefèvre. Au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, les motifs asiatiques sont en vogue dans notre pays. En les comparant avec les spécimens de nos ouvrages de référence, nous serons capables de les dater à vingt ans près, de déterminer le nom de leur manufacture et par déduction, le niveau de richesse de leurs acquéreurs ».

Passage au crible

Dévorées par la corrosion, qui colore leur surface granuleuse d’une teinte verdâtre, les pièces en bronze ou en fer requièrent un traitement spécial. Un travail minutieux, confié à Sylvia Païn. Munie d’une fraise surmontée de toupies abrasives, cette restauratrice d’objets archéologiques grignote couche par couche l’oxydation qui ronge le métal : « La forme de l’objet est heureusement conservée, comme fossilisée. Nous pouvons donc en tirer des informations archéologiques. Une sélection est toutefois nécessaire, les pièces les moins prometteuses sont mises à l’index. Pour cela, nous avons recours à un appareil de radiographie, qui nous permet de révéler le potentiel de chaque élément, sous les strates de rouille. » Qu’importe son état, la prise la plus inattendue des archéologues sera passée au crible : une pointe de flèche en bronze, découverte au fond d’un trou de fondation d’une cahute et coulée par des chasseurs de l’âge du Bronze. Celle-ci témoigne de la diversité archéologique de la Caserne Sully. « L’équipe était impatiente de débuter les fouilles, se souvient Sandrine Lefèvre, compte tenu de l’histoire du Château de Saint-Cloud. Et puis, les bords de Seine ont attiré de tout temps les activités humaines et sont favorables à la conservation des sites très anciens. Préhistoire, époque gallo-romaine, Moyen-Âge… Aucun site dans le périmètre ne présente à ce jour un sous-sol aussi riche ! » Prévu jusqu’en en mai prochain, le chantier n’a sans doute pas encore livré tous ses secrets.

Des fouilles exemplaires

Obligation légale, les fouilles préventives bénéficient pas toujours des délais et des moyens optimaux pour que soient envisagées des recherches exhaustives. Compte tenu de la vocation muséale du site, le Département a souhaité, pour sa part, financer une enquête historique et archéologique exemplaire, dont une restitution sera proposée au public dans l’enceinte même du musée du Grand Siècle. « Ces fouilles apportent encore davantage de sens à notre projet, par nature ancré dans le territoire alto-séquanais, souligne Alexandre Gady, directeur de la Mission de préfiguration du musée. Dans une salle dédiée, seront exposés les vestiges les plus spectaculaires, qui retraceront l’histoire des lieux, des premières occupations humaines aux jardins aristocratiques, en passant par la caserne militaire et la genèse du musée ». L’accès sera laissé libre, afin de piquer la curiosité du plus grand nombre et inciter les curieux à fouiller plus en profondeur les dessous du Grand Siècle.

museedugrandsiecle.hauts-de-seine.fr

Nicolas Gomont  pour HDSmag janvier-février 2023 n°86