La salle des céramiques du Château de SceauxCD92/Willy Labre

Aux petits soins : la mission des spécialistes qui conservent et restaurent les collections et les fonds dans les musées et aux Archives

Leur mission, conserver et restaurer

Dans les musées et aux Archives départementales, conservateurs, chargés des collections, archivistes assurent la pérennité des collections et des fonds en les protègeant activement d’ennemis redoutables et insidieux tels que le temps qui passe, la lumière, la poussière, l’humidité… une mission sans fin ! 

La conservation-restauration recouvre « l’ensemble des mesures et actions ayant pour objectif la sauvegarde du patrimoine culturel matériel, tout en garantissant son accessibilité aux générations présentes et futures », selon le Comité pour la conservation du Conseil international des musées (ICOM-CC).
Elle comprend trois domaines. Le premier, la conservation préventive, a « pour objectif d’éviter et de minimiser les détériorations ou pertes à venir ». Le deuxième, la conservation curative, regroupe tout ce qui vise à « arrêter un processus actif de détérioration » ou à « renforcer structurellement » les biens culturels. Des actions mises en oeuvre uniquement « lorsque l’existence même des biens est menacée, à relativement court terme, par leur extrême fragilité ou la vitesse de leur détérioration. » Et enfin, la restauration, définie par l’ICOM comme les actions « entreprises sur un bien culturel, singulier et en état stable, ayant pour objectif d’en améliorer l’appréciation, la compréhension, et l’usage. Des actions qui ne sont  mises en oeuvre que lorsque le bien a perdu une part de sa signification ou de sa fonction du fait de détériorations ou de remaniements passés. »
Si tous les agents des musées et des Archives s'occupent de conservation préventive, la conservation curative et la restauration sont réservées aux experts qui mettent leurs compétences au service des collections. 

Délicats écrits anciens à la Maison de Chateaubriand à Châtenay-Malabry

L’oeuvre de Chateaubriand, sa correspondance et les textes de ses contemporains sont autant de trésors sur lesquels veille la maison d’écrivain. Les écrits occupent une place centrale à la Maison de Chateaubriand, où éditions originales, manuscrits et lettres sont régulièrement présentés dans la bibliothèque, lors des expositions temporaires comme au sein du parcours permanent. Leur présence est le résultat d’un imposant travail en coulisses.

Indice du passé

Une étude récente de la vaste collection de manuscrits et d’autographes a permis de faire le point sur les restaurations indispensables et de lancer des recherches complémentaires pour des documents acquis ou reçus en don en mauvais état. « Cela permet d’en savoir plus sur leur histoire, selon Pierre Téqui, chargé de la conservation de la bibliothèque. Il s’agit parfois de réparations de fortune, tel ce poème de Chateaubriand à Juliette Récamier que nous avons acquis l'année dernière. Les deux pages pliées étaient sur le point de se séparer. Le propriétaire précédent les avait donc réunies par un ruban adhésif. Ce dernier jaunit avec le temps et devient cassant, rendant la restauration nécessaire. » Autre exemple avec des lettres de Lamennais, prêtre, écrivain et homme politique du XIXe siècle, qui ont été étudiées et classées par un historien, descendant de son exécuteur testamentaire, en vue de les publier. Trace de ce travail, une lettre de Chateaubriand est fixée sur un bristol accompagnée d’annotations, d’un numéro tamponné et d’une transcription du texte tapée à la machine. « Il faut déterminer le sens de chaque élément avant de décider s’il doit être ou non supprimé. Ici, ils révèlent que l’historien considérait la lettre comme un document. Nous avons décidé de la restaurer en gardant ce qui raconte son histoire, quitte à imaginer un montage pour présenter l’ensemble et l’expliquer.»

À noter
De nouveaux témoignages du rayonnement de Chateaubriand et de son oeuvre viennent régulièrement s’ajouter aux collections de la maison, telle la sculpture de Velléda récemment acquise qui orne désormais le parcours permanent. En savoir plus en regardant notre reportage ci-dessous

Conservation et mise en valeur

La majorité de ces trésors est à l’abri en réserve, dans des boîtes spéciales. Les chercheurs peuvent en prendre connaissance à travers des transcriptions. La présentation de ces collections fragiles dans le parcours permanent soulève d’autres questions.
« La chambre de l’écrivain accueillera des fac-similés d’éditions originales pour des raisons de conservation, reprend Pierre. Placées ouvertes sur des lutrins pendant des années, les reliures originales risquent de s’abîmer : impossible de les laisser ainsi longtemps ! » À l’emplacement de la chambre réellement occupée par Chateaubriand, cette pièce rénovée reçoit aussi un bureau bonheur du-jour dont il s’est servi. « Le sous-main en cuir présente des traces d’usures. Son épiderme est tâché, boursouflé, mais cette matière reste celle sur laquelle la main de Chateaubriand est venue écrire. Il est donc hors de question de le remplacer. Ici, nous préférons garder la trace même si ce n’est pas esthétique.»

Préserver les collections au musée du Domaine départemental de Sceaux

Au musée du Domaine départemental de Sceaux, les soins sont adaptés sur mesure à chaque oeuvre. Immenses ou minuscules, fragiles ou résistantes, très anciennes ou plus récentes, elles retracent chacune à leur manière l’histoire du lieu et de ses propriétaires.

Collections en trois dimensions

Elles sont précieusement conservées, en réserve et dans les salles du musée, au fil du parcours permanent et des expositions temporaires. Des sculptures agrémentent les allées du parc. Certaines sont des copies dont les originaux trônent dans l’orangerie. Ici, les collections recouvrent des réalités très différentes avec, outre les sculptures, 700 peintures, des dessins de tous formats dont le plus imposant, Les Quatre saisons, exécuté par Carmontelle à la fin du XVIIIe siècle, totalise quarante-deux mètres de long. L’inventaire recense également des objets d’art, meubles, tapisseries, cartels et pendules, ainsi que des estampes, des photographies, dont 900 tirages d’Eugène Atget, 193 affiches du milieu du XIXe siècle à la fin des années 1960, 30 000 cartes postales, sans oublier un ensemble de manuscrits et livres anciens (avant 1800) de plus de 370 pièces.

Le rangement est une science

« Au vu de la diversité des collections, les oeuvres en réserve sont physiquement regroupées par domaine, par type, pour faciliter leur rangement, décrit Éléonore Jaulin, attachée de conservation en charge de la régie des oeuvres au musée. La règle est de maintenir une température de 19 à 20° et un taux d’humidité constant. C’est le cas pour les salles d’exposition et les réserves. » Tout y est soigneusement emballé : « Les tapisseries sont enroulées autour d’un cylindre, comme le transparent de Carmontelle placé ensuite dans sa boîte. Les toiles occupent des compartiments,
certaines dans leur cadre et d’autres décadrées,les céramiques, des étagères... » Les oeuvres sont répertoriées dans un inventaire réglementaire obligatoire pour tout musée de France. La base de données, Micromusée, regroupe toutes les informations connues sur les oeuvres, leur provenance, leur parcours, leurs caractéristiques, leur localisation. Elle permet de les suivre. « Les oeuvres bougent, à l’occasion de prêts pour des expositions temporaires ou de dépôts dans d’autres institutions culturelles, reprend Éléonore. Là encore, la conservation est un sujet essentiel dont chaque détail est mis au point en amont entre le prêteur et le lieu d’exposition. Certaines oeuvres nécessitent des conditions de présentation très particulières qui sont systématiquement contrôlées sur place. » Le musée fait appel à des restaurateurs du patrimoine spécialisés pour sauver ses délicates collections. « Nous avons parfois recours à différentes expertises dans le même domaine, souligne-t-elle. Par exemple la restauration de la couche picturale peut demander d’autres compétences que celle du support de la peinture. » Un travail minutieux qu’elle et ses collègues suivent étroitement pour donner un nouvel éclat à ces témoignages du passé.

Au service des images au musée départemental Albert-Kahn

Une attention constante est nécessaire à la survie des Archives de la Planète.
Le musée poursuit l’aventure entamée en 1909 dans la propriété boulonnaise du banquier Albert Kahn.
Il veille sur 72 000 autochromes, premières photographies en couleurs fixées sur de fragiles plaques de verre, et 180 km de films enregistrés sur des bobines nitrates, déposées au CNC, Centre national du cinéma et de l’image animée, pour des raisons de conservation. Et la collection compte bien d’autres merveilles : quelques 6 000 plaques stéréoscopiques noir et blanc et en couleurs, des albums ainsi que des objets qui ont appartenu à des opérateurs d’Albert Kahn et à Jean Brunhes, directeur scientifique du projet, dont du matériel de prise de vue, de traitement et de diffusion des images.

De la salle des plaques aux réserves du nouveau musée

« Les autochromes sont très sensibles aux variations de température, précise Aline Muller, chargée de la gestion des collections. Dans les réserves, un climatiseur et un déshumidificateur assurent la stabilité climatique. Des relevés sont réalisés chaque jour pour vérifier que la température reste à 18° et le taux d'humidité relative de l'air à 40 %. » Les collections patientent dans des réserves temporaires en attendant d’emménager dans leurs nouveaux quartiers.
« À l’époque d’Albert Kahn, dit-elle, les autochromes étaient stockées dans des boîtes en bois, matière qui peut dégager des émanations potentiellement nocives et qui n’est pas suffisamment hermétique. Depuis les années 2000, les plaques de verre sont rangées dans des boîtes sur mesure en thermoplastique étanche, stabilisées par de la mousse crantée pour éviter tout risque de casse. » Les plaques stéréoscopiques, qui allient deux images prises l’une à côté de l’autre pouvant reconstituer une vue en trois dimensions à travers une lunette spéciale, sont conservées avec les autochromes, tout comme les albums photographiques anciens avec leurs reliures de cuir qui occupent des boîtes de conservation dédiées.

Archives de la planète en ligne Près de 60 000 images sont disponibles. Explorez la collection par entrées thématiques ou en naviguant sur la carte mondiale : collections.albert-kahn.hauts-de-seine.fr

 

Matériel technique d’époque

Les objets aussi demandent de multiples précautions. « Les nombreux flacons et fioles utilisés au début du XXe siècle pour développer les photographies dans le laboratoire de Boulogne sont emballés, étiquetés et placés dans une boîte en carton neutre ; les objets plus volumineux sont enveloppés dans du tissus plastifié dédié à la conservation. » Des chantiers sont lancés en vue de l’ouverture du parcours permanent du musée. « Nous préparons la restauration des pièces qui seront présentées en vitrine, dont des caméras et appareils photographiques anciens. Un seul de ces objets demande souvent l’intervention de plusieurs restaurateurs, en fonction des matériaux qui le constituent. Une caméra par exemple peut avoir un revêtement extérieur en cuir avec un mécanisme en métal. » Des opérations méticuleuses dont les résultats feront bientôt l’admiration des visiteurs.

Mémoire à sauvegarder aux Archives départementales à Nanterre

Ici, il est question de fonds. Un terme qui désigne les fragments d’histoire, locale et nationale, conservés dans les magasins d’archives.
Nanterre, deux grandes tours aux fenêtres occultées préservent les documents des rayons du soleil, comme de ceux de la lune. La superficie des magasins est limitée à 200 m² maximum pour éviter la propagation des flammes en cas d’incendie, autre risque majeur, et des boîtes de conservation spécialement étudiées interdisent à la poussière, nid à micro-organisme, de se déposer sur le papier… Le taux d’humidité et la température sont contrôlés : ils doivent rester dans des moyennes fixes pour éviter les chocs hygrométrique et thermique violents.

Conservation préventive

« La conservation est l’affaire de tous ! s’exclame volontiers Juliette Gallois, chargée d’études documentaires, responsable de la conservation préventive. Chaque agent est formé et sait que toute nouvelle entrée doit être dépoussiérée et correctement conditionnée. Si les fonds sont présentés en vitrine lors d’expositions, ils sont surtout consultables par le public en salle de lecture, ajoute-t-elle. Ils sont préservés grâce à des règles strictes, en n’autorisant par exemple que l’usage du crayon à papier, mais aussi par des dispositifs adaptés. » C’est là qu’interviennent Patricia Marne et Daniel Ferreira Soares, qui travaillent tous deux à l’atelier de restauration des Archives départementales. Dernièrement, Patricia a ainsi élaboré un conditionnement spécial pour trois lettres écrites par un fusillé au Mont-Valérien qui peuvent désormais être lues recto-verso sans dommage et présentées en vitrine sans craindre d’éventuelles altérations. « Il faut agir au cas par cas, explique Daniel. Certains documents, dont les imprimés, sont plus faciles à traiter, à restaurer et à conditionner, mais certains papiers demandent une attention particulière, le papier pelure notamment, certaines techniques fragiles aussi, comme les encres métallo galliques,
le pastel ou la gouache. ». 

Dans le secret de l’atelier de restauration

Dépoussiérage, gommage, réparation des déchirures, montage, encadrement… Patricia et Daniel donnent une nouvelle jeunesse aux documents, qu’il s’agisse de ceux qui sont sélectionnés pour les expositions temporaires, des prêts à d’autres institutions ou des nouveaux venus. Ils donnent également une cure de jouvence aux papiers trop jaunis par le temps avec un bain de désacidification. Si la technique le permet, et après une série de tests, ils trempent les documents dans de l’eau tiède pendant 15 minutes, parfois un peu plus ou un peu moins selon l’acidité du support. Ils les posent ensuite sur un papier buvard qui absorbe l’humidité, avec un papier intissé entre les deux pour éviter qu’ils n’adhèrent l’un à l’autre lorsqu’ils sont mis sous des poids. « Il faut travailler avec minutie le papier humide, détaille Patricia, préparer le document, lisser les plis, combler les lacunes avec du papier Japon. Le papier est ré encollé, ce qui lui rend sa souplesse, il nous reste ensuite à contrôler le séchage en changeant régulièrement les buvards. Pour les documents empoussiérés, nous réalisons un gommage, en choisissant la gomme la plus adaptée parmi tout notre arsenal en fonction du type de papier et de son état. Nous utilisons des colles végétales, tout peut se retirer à l’eau pour que la conservation soit la plus naturelle possible. » Une précaution essentielle, puisque, comme conclut Juliette « toute intervention sur des documents anciens doit être réversible et bien visible ».

Les nouveautés 2020
La collecte d’archives publiques s’est poursuivie malgré l’épidémie : mis bout à bout, les documents versés occuperaient environ 400 mètres de long. Ils concernent les droits des personnes, l’histoire de l’aménagement du territoire (dossiers d’installations classées pour la protection de l’environnement, des architectes des Bâtiments de France sur les sites protégés, secteurs sauvegardés, monuments historiques, monuments nationaux) ou encore l’histoire socio-culturelle et la vie locale (captations de spectacles des scènes nationales situées dans les Hauts-de-Seine.…). À signaler, dans le domaine des archives privées et des documents figurés, l’entrée de deux fonds associatifs, de l’association Side One (1981-2007) et de l’association pour l'animation et la résorption des cités de transit (1982-2020), d’affiches et de publications de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) ou encore d’émouvantes lettres de fusillés au Mont-Valérien en 1943, obtenues suite à l’appel à collecte de documents sur la seconde guerre mondiale.

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