Le parc départemental André-Malraux, un espace de verdure du Département des Hauts-de-Seine situé au pied de La Défense.

Alimentation durable, un enjeu de coopération partagé

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Marie-Laure Godin, vice-présidente chargée de la coopération internationale, a ouvert l’Entretien Albert-Kahn sur les enjeux de la sécurité alimentaire, le 1er octobre au musée Albert-Kahn.CD92 / Julia Brechler
« Quel avenir pour notre sécurité alimentaire ? L’alimentation durable : des défis mondiaux aux leviers locaux » : c’était le thème, le 1er octobre dernier, des Entretiens Albert-Kahn, le laboratoire d’innovation publique du Département, avec Marie-Laure Godin, vice-présidente chargée de la coopération internationale.

« L’alimentation est un thème qui concerne en premier lieu une collectivité comme le Département des Hauts-de-Seine, a rappelé Marie-Laure Godin qui a rappelé les 23 000 repas servis quotidiennement dans les collèges, le soutien à hauteur de 526 000 € des Restos du cœur et du Secours populaire pour lutter contre la précarité alimentaire, ou la lutte contre l’obésité infantile au sein de la PMI. Le changement climatique, et notamment les sécheresses et les canicules, pèsent lourdement sur les producteurs et les populations. »

Dans ses programmes de coopération internationale, le Département a fait le choix en 2008 de se concentrer sur quatre territoires - les provinces du Tavouch en Arménie, de Siem Reap au Cambodge, la communauté de communes du Zou au Bénin, la Grande Anse en Haïti - et de miser sur l’agroécologie pour développer les productions agricoles locales et durables, des filières de transformation et de distribution, et la formation.

Micro-fermes, fablab, pôles d’activités, lycée agricole…, ces démarches innovantes ont également conduit à financer un Programme alimentaire territorial (PAT) à Siem Reap et à initier le projet TETARD - Territoires engagés dans la transition agro-écologique, la résilience et une alimentation durable -, cofinancé par l’Agence française de développement (AFD), avec une logique de réciprocité dans les Hauts-de-Seine. « Nous avons engagé une réflexion transversale sur notre propre système alimentaire, », a confirmé Marie-Laure Godin, à travers la réalisation d’un diagnostic local et la construction d’une feuille de route départementale sur l’alimentation durable, dont une première ébauche sera présentée en fin d’année. »

« Sortir d’un système productiviste gourmand en énergies fossiles »

Olivier De Schutter, professeur à l’UCL de Louvain et à Science Po Paris, Rapporteur spécial des Nations Unis sur le droit à l’alimentation entre 2028 et 2014, a salué ce défi de réfléchir à la transformation de l’alimentation sur un territoire comme les Hauts-de-Seine. Il a rappelé l’héritage du choix d’une agriculture productiviste au sortir de la guerre, avec la nécessité pour l’Europe de reconquérir sa capacité à se nourrir, en laissant aux contribuables le coût des externalités négatives : pollutions environnementales, érosion des sols, effondrement de la biodiversité, coûts sociaux et de santé publique. « L’objectif est aujourd’hui de sortir de ce système productiviste gourmand en énergies fossiles, observe-t-il, pointant l’obstacle à franchir : la concentration des pouvoirs dans les mains d’un petit nombre d’acteurs - production des pesticides, transformation agro-alimentaire, grande distribution - qui orientent les choix des consommateurs : les goûts sont formatés par l’offre. »

« Ces choix techniques débouchent sur des fragilités : des calories produites en grand nombre mais pauvres en nutriments, qui favorisent surpoids et obésité, explique-t-il. C’est aussi un système peu résilient face aux chocs climatiques. » Il a rappelé que la PAC - Politique agricole commune -, qui absorbe 35 % du budget de l’Union européenne, favorise la surface (subvention à l’hectare) et les grandes cultures. Pour y remédier, l’UE a adopté en 2019 le Pacte vert, et la stratégie « Farm to fork », « De la ferme à la table », visant à rendre l’alimentation plus saine et durable via une diminution des intrants chimiques et la conversion de 25% des terres agricoles en bio.

« Les objectifs ne sont pas atteints aujourd’hui, et même mis sur la touche, constate-t-il. Cinq crises se dessinent aujourd’hui : écologique (sept des neuf limites planétaires dépassées), sanitaire (obésité et maladies apparentées), sociale (précarité alimentaire), agricole (dépendance aux subventions, exode rural) et climatique (sécheresses, inondations). L’espoir réside dans les formations d’alliances qui se dessinent face aux crises. »



Comment répondre aux enjeux de l’autonomie alimentaire

Charlotte Rieuf, responsable du service de coopération internationale au Département, a poursuivi en présentant le programme départemental évoqué par Marie-Laure Godin : « Au total, 32 M€ ont été alloués à cette politique, a-t-elle salué. Aujourd’hui, comment répondre aux enjeux d’autonomie alimentaire ? En étant innovant attractif. » Dans le cadre de la future feuille de route de l’alimentation des Hauts-de-Seine, quatre piliers ont été identifiés : 1/ produire autrement, 2/ consommer autrement, 3/ réduire le gaspillage, 4/ garantir l’accès de tous à une alimentation durable.

Anna Faucher, directrice et co-fondatrice de Let’s Food, a présenté son association créée en 2017 pour accompagner les territoires dans l’élaboration de leur Programme alimentaire territorial (PAT). Let’s Food revendique 444 PAT en 2026, financés par le ministère de l’Agriculture (loi d’avenir pour l’agriculture, l’alimentation et la forêt du 13 octobre 2014). « Comment passer des AMAP à des initiatives à grande échelle ? Beaucoup de possibilités existent, affirme-t-elle : créer des régies agricoles pour approvisionner les cantines des écoles, hôpitaux, Ehpad, préserver le foncier en achetant des terres, recréer localement meuneries, légumeries et abattoirs… Chaque euro dépensé dans un PAT génère entre deux et cinq euros de valeur pour le territoire. »

Thomas Melonio, chef économiste, directeur général de l’innovation, de la recherche et de la stratégie à l’Agence française de développement, a souligné l’interdépendance forte entre la production alimentaire hyper productiviste et les énergies fossiles, les engrais chimiques étant par exemple fabriqués à partir du gaz naturel*, qui génère le réchauffement climatique qui pénalise l’agriculture. « La crise d’Ormuz et le changement climatique, avec un super Il Nino cette année, va faire grimper les prix des denrées alimentaires, alerte-t-il. Comment nourrir le monde en 2050 et produire plus de calories sans augmenter les gaz à effet de serre ? Le changement de régimes alimentaires et la production locale des intrants – plus onéreuse mais source d’emplois et de rentrées fiscales – pourront avoir de l’impact. » Il a conclu en évoquant une solution en cours d’expérimentation, la Sécurité sociale de l’alimentation : « Avec un travail à mener sur sa soutenabilité financière, c’est une politique publique qu’il faudrait réfléchir à l’échelle nationale. »

*Le gaz naturel fournit le méthane transformé en dihydrogène, nécessaire pour fabriquer l’ammoniac, base des engrais azotés.

>> Ecouter tous les replays des Entretiens Albert-Kahn sur eak.hauts-de-seine.fr