Le street art côté obscur

La Secret Zone est un lieu en sous-sol réservé une fois l’an aux graffeurs du festival Underground Effect de Paris La Défense qui viennent ici peindre en toute liberté. Visite guidée et privilégiée.

"Welcome to paradise"*. Les œuvres de Lady Stern annoncent dès l’entrée la couleur : en passant la grille, on pénètre littéralement dans le paradis du graffiti. Un lieu qui n’ouvre ses portes qu’un seul jour par an, à la fois si proche de l’effusion environnante et en même temps totalement coupé du monde. Pour y accéder, on passe par un dédale de couloirs et d’escaliers puis on se retrouve face à une porte grise qui ne s’ouvre que de l’intérieur ou avec une clé. Confidentiel, donc.

Si en surface il existe le on - l’Underground Effect qui offre pendant trois jours aux artistes l’opportunité de réaliser une œuvre en public sur le parvis – il y a également le off et cette Secret Zone réservée à une poignée d’élus le lendemain du vernissage. Le but ? Pendant une journée, les graffeurs peuvent s’adonner à leur art en toute liberté, sans aucune restriction de taille ou de sujet. « C’est un peu le moment de récréation de l’Underground Effect, résume The Mouarf, co-fondateur de Projet Saato qui organise l’événement. Ici, les artistes font ce qu’ils veulent. » À leur disposition, un immense terrain de jeu. Un milieu improbable fait d’allées interminables, de poussière, de murs de béton, de tuyaux et de plafonds bas où atteindre un pan inexploré peut se révéler acrobatique. Les organisateurs ont eu accès au lieu il y a cinq ans, dès la première édition. Un endroit gigantesque - plusieurs milliers de mètres carrés - et surtout vierge. « C’est assez improbable de se retrouver ici, confirme Rea One, l’un des artistes de l’édition 2019. Pendant trois jours on est entourés de monde, il y a des échanges et c’est un peu plus fatigant alors qu’ici, on est en comité restreint. » Sa spécialité, le lettrage en 3D, se prête plutôt bien à cette Secret Zone. « C’est un exercice technique que je pratique souvent dans des lieux abandonnés. On peut jouer avec les contrastes du mur, ses couleurs et ses aspérités. »

Imaginez tout le monde qu'il y a au-dessus et nous on est là, peinards, en train de peindre

ÉCHANTILLON DE GRAFFEURS

La quiétude du lieu est à peine bouleversée par le bruit des bombes de peinture secouées ou qui s’entrechoquent. Au détour des allées, on passe en revue tous les graffeurs venus s’exercer lors des cinq éditions de l’Underground Effect. « C’est rigolo de faire le tour en regardant et en découvrant les œuvres, poursuit Rea One Il y a une sélection assez classe et une qualité de peinture assez élevée avec des artistes du monde entier. »

Outre les noms de cette année, certains ont la chance de revenir sur les lieux. Après une première peinture - une baleine - ReFRESHink, qui s’est fait une spécialité de représenter des animaux, met les derniers coups de brosse au bec et aux yeux de son oiseau jaune. L’Italien est revenu ici « par amitié » et pour « la bonne ambiance et la liberté de faire ce que l’on veut, sans limitation ». Très vite, la conversation est interrompue par Helio Bray qui termine son lettrage à l’entrée de la Secret Zone. « Do you have dark color ? »**, demande-t-il dans un anglais impeccable. Sans succès cette fois-ci. Qu’importe. Pour le Portugais, c’est déjà « une grande expérience » de venir ici et de se frotter à la quasi-clandestinité. « On retrouve ici l’ambiance des grandes friches avec ces grands murs vierges, poursuit Saner, un artiste d’Asnières. Imaginez tout le monde qu’il y a au-dessus et nous on est là, peinards, en train de peindre. » Une quiétude de courte durée car bientôt, la porte grise de la Secret Zone va se refermer derrière les artistes. Jusqu’à l’année prochaine

REFRESHINK (Underground Effect #1, 2015)

En 2009, l'artiste italien peignait son premier animal, un coq (ci-dessus). Depuis, le bestiaire est devenu une des bases de son travail. À cette baleine et cet oiseau, peints à quatre jours d'intervalle au spray et au pinceau, il ajoute des figures géométriques.

HELIO BRAY (Underground Effect #5, 2019)

Son ɶuvre se situe sur le mur en face de l'entrée. L'artiste portugais s'inspire de son parcours - il est passé par l'univers de la mode - pour mélanger les styles et les techniques.

REAONE (Underground Effect #4, 2019)

La marque de fabrique de ReaOne : la 3D organique. Autodidacte, il transforme les lieux abandonnés et les friches industrielles en se servant des aspérités des murs.

SANER (Underground Effect #1, 2015)

Le street artist parisien aime les lieux abandonnées pour apposer son nom. Ses lettrages colorés contrastent avec le gris des murs sur lesquels il peint.

PIET RODRIGUEZ (Underground Effect #5, 2019)

Pas de musée sans ses statues gréco-romaines. Celles de Piet Rodriguez - qui travaille sur des portraits réalistes - sont principalement en noir et blanc.

MOUARF

Le co-fondateur de Projet Saato, qui organise l'Underground Effect On et Off, a lui aussi laissé libre cours à son imagination dans ces sous-sols. Sa source d'inspiration : les membres de sa famille.

Mélanie Le Beller

 

* "Bienvenue au paradis"

** "Avez-vous de la couleur foncée ?"