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La Tour aux figures

La Tour aux figures

Le nouveau visage de La Tour aux figures

La restauration de l’œuvre monumentale de Jean Dubuffet, au parc départemental de l’Île Saint-Germain, est achevée. Elle accueille à nouveau le public depuis le 12 septembre 2020 . 

Le long des anfractuosités, le spectateur joue à retrouver ces formes  – yeux, bouches, visages – auxquelles elle doit son nom de Tour aux figures et qui ont recouvré leurs bleus, leurs rouges et leurs blancs d’origine. Le renouveau s’étend aux entrailles de cette sculpture monumentale de vingt-quatre mètres de haut. « Même s’il restera réservé à un petit nombre, c’est un bonheur de savoir qu’on va enfin pouvoir visiter l’intérieur, qui est aussi extraordinaire que l’extérieur », se réjouit François Gibault, président de la Fondation Dubuffet qui veille sur cette œuvre majeure de Jean Dubuffet (1901-1985), inventeur de la notion d’Art brut. Le Département souhaitait lui rendre son aspect d’origine. « C’est une grande réussite. Le droit moral de l’artiste a été parfaitement respecté, poursuit François Gibault, saluant la mémoire de Patrick Devedjian, sans qui cette restauration n’aurait jamais abouti ». Telle une vigie, depuis la Seine, la Tour joue les portes d’entrée dans la Vallée de la Culture, l’un des grands projets de l’ancien président du Département. Réalisée sur les indications de Dubuffet, décédé en 1985, dans le parc départemental de l’Île Saint-Germain, inaugurée en 1988, elle est classée Monument historique en 2008, fait rare pour une œuvre d’art du XXe siècle. Mais elle avait souffert d’un manque d’entretien. En la reprenant à l’État à l’euro symbolique, en 2015, le Département entendait assurer son sauvetage.  « Les couleurs était défraîchies, l’épiderme extérieur couvert de micro-organismes. À l’intérieur, il y avait de l’eau à cause de la condensation », rappelle Michèle Barret, chef de projets culturels au Département. Les visites avaient dû cesser depuis longtemps…

 

À l’identique

Sous l’égide d’un architecte en chef des Monuments historiques et d’un comité scientifique composé d’experts de l’État, de la Fondation Dubuffet et du Département, le chantier, lancé au printemps 2019, aura duré un an. Il avait été précédé par plusieurs années de travaux préparatoires. À l’extérieur, plutôt qu’une restauration par petites touches à la manière d’un tableau, le choix a été fait d’une « repeinture » à l’identique sur la base d’études colorimétriques facilitées par les maquettes laissées par l’artiste. Le Département s’est adressé à Richard Dhoedt, parfait connaisseur du geste du plasticien. « Richard Dhoedt était l’œil et le bras de Dubuffet. Il a une façon d’appliquer qui joue avec les creux et les bosses du relief pour créer des illusions d’optique », explique Michèle Barret. De manière à multiplier les points de vue sur la Tour, désormais mise en lumière la nuit, les abords paysagers ont été « épurés » et des pupitres informatifs installés dans le parc. L’intérieur, dont les peintures ont dû être nettoyées et reprises par endroit, avait mieux traversé le temps. Là encore, les interventions ont tendu à ne pas dénaturer l’œuvre. Comme l’installation d’une ventilation mécanique - pour éviter les phénomènes de condensation - « dont les gaines se fondent dans le revêtement intérieur ». Ou le remplacement des lampadaires halogènes par des LED, discrètement placées dans les marches, dont la lueur diffuse préserve les clairs-obscurs du parcours dans le « Gastrovolve », comme l’appelait l’artiste, combinaison d’une grotte, d’un labyrinthe et d’un escalier en spirale. Depuis le 12 septembre, guidé par un conférencier, le grand public y a accès jusqu’au dernier étage. Des visites pour certaines suivies d’un atelier dans la halle du parc, où a été aménagé un espace d’accueil et de médiation. La Tour ne pouvant accueillir que douze personnes et n’étant pas accessible aux personnes à mobilité réduite « l’idée était de mettre en œuvre un système souple et modulable pour rendre cette œuvre visible au plus grand nombre ». Elle doit devenir une étape incontournable pour les amateurs d’art mais aussi pour les familles, les scolaires et les publics du champ social.  Dans la halle sont aussi proposés, en libre accès, exposition photographique, panneaux pédagogiques, bornes vidéo, jeux et documentation pour (re)découvrir cette œuvre hors norme.

Pauline Vinatier

Pour découvrir le Gastrovolve

Sous réserve des conditions sanitaires, la Tour aux figures rouvre au public sur réservation uniquement.
Les visites guidées ont lieu le samedi et dimanche après-midi jusqu’au 31 octobre et un dimanche par mois pour les familles (suivies d’un atelier d’art plastique).
À l’occasion des Journées européennes du Patrimoine, les 19 et 20 septembre, auront lieu une visite guidée suivie d’un atelier (pour les familles) à 10 h, ainsi que deux visites guidées (grand public) à 14 h 30 et 16 h. L’espace d’accueil ouvrira de 10 h à 18h.  tourauxfigures.hauts-de-seine.fr

 

 


La Tour aux figures est une tentative d'un autre monde

Rencontre avec le peintre Richard Dhoedt qui a fait partie de l’atelier qui a construit, de 1985 à 1988 la Tour aux figures. Trente ans plus tard, il était cette fois chargé des travaux de restauration lancés par le Département.

Hauts-de-Seine : Trente ans après avoir été érigée, la Tour aux figures va être restaurée sur l’Île Saint-Germain à Issy-les-Moulineaux. Enfin ?
Richard Dhoedt : Oui car nous avons réalisé l’épiderme extérieur de la tour et depuis près de vingt ans, il était question de cette rénovation. Le problème de cette tour est qu’elle n’a jamais été lavée. Elle était en plus entourée au tout début d’une usine de traitement des déchets, la ville s’est construite autour d’elle et sa surface très granuleuse est un véritable nid à lichens et à organismes végétaux et animaux.

HdS : En quoi vont consister ces travaux de rénovation ?
RD : Les travaux de restauration vont déjà reprendre tous les défauts de cet épiderme extérieur. Nous allons tout d’abord procéder à un ponçage des parties endommagées et ensuite recréer l’aspect initial avec un mastic époxy voire un tissu de verre si la surface est très endommagée. A la fin, nous passerons sur l’ensemble un produit translucide. En revanche, à l’intérieur, il y a très peu à faire car l’endroit a été peu soumis aux intempéries.

HdS : Quelle est la difficulté de ces travaux de peinture, à quoi faut-il faire attention quand on travaille sur une œuvre d’art comme celle-ci ?
RD : L’idée est de ne rien enlever, de ne faire que repeindre. Nous allons commencer par deux couches de peinture blanche avant de nous atteler aux formes rouges, bleues et ainsi de suite... Le « truc » est de bien suivre le tracé tout en donnant l’impression d’être assez enlevé, de ne pas être trop appliqué. Il faut donner l’impression que cela a été fait à la main. On va essayer de revenir à l’état initial : neuf mais avec une facture libre car il faut être respectueux de l’œuvre existante.

HdS : La Tour aux figures est l’œuvre la plus imposante de Dubuffet. Comment avez-vous réalisé techniquement, il y a trente ans, une tour de près de vingt-quatre mètres de hauteur ?
RD : La maquette initiale de Dubuffet, réalisée en 1967 en polystyrène, mesurait un mètre de haut. Nous n’avons pas travaillé avec cet original mais nous avons fait un moule que nous avons agrandi en suivant le procédé que Dubuffet a toujours utilisé, à savoir le pantographe en volume. Le premier agrandissement était à 4,8 pour obtenir donc une nouvelle maquette de 4m80 de hauteur que nous avons de nouveau agrandie. Nous avons travaillé dans un hangar pour constituer le moule final de vingt-quatre mètres de long et douze de large.

HdS : Un chantier hors normes, donc…
RD : Deux ateliers ont été nécessaires : un premier pour l’agrandissement du polystyrène et un second de quarante mètres de long pour les travaux en résine, de peinture et d’armature secondaire. En comptant le toit, nous avons peint quatre-vingt-dix panneaux en résine époxy et en tissu de verre d’en moyenne six mètres de largeur par deux mètres quarante de hauteur car cette dimension correspondait à la taille d’un chargement routier. Dans le moule, nous avons mis l’armature métallique secondaire fixée sur la coque en résine. L’ossature primaire, elle, a été réalisée en béton. Il aura fallu un an pour monter tout l’extérieur et ce travail a mobilisé une quinzaine de personnes.

HdS : La tour telle que nous la voyons aujourd’hui est donc bien fidèle au projet de Dubuffet ?
RD : C’est tout l’intérêt du pantographe : l’aiguille palpe les volumes avec un système de résistance qui taille tous les deux centimètres pour la plus grande trame de l’agrandissement. Et en ce qui concerne les peintures, les traits que nous voyons sont les mêmes que ceux que Dubuffet avait dessinés.
 
HdS : Comment l’aviez-vous rencontré ?
RD : Je me voyais en train de faire de la peinture et puis voilà, ça a dégénéré (rires). C’était l’époque formidable où l’on nous proposait du travail tout de suite. Je sortais de l’école et revenais de l’armée quand on m’a proposé de travailler avec Dubuffet et j’ai accepté. Je le connaissais mais j’ai été très long à rentrer complètement dans son œuvre. On peut trouver ça naïf, décoratif alors que ce n’est pas du tout ça : c’est le génie, tout simplement…

HdS : Au final, votre collaboration a été plutôt productive…
RD : Nous avons fait quarante sculptures ensemble. J’ai fait partie de son atelier de 1968 à 1977 avant de créer mon propre atelier de décors. Il m’a recontacté ensuite pour d’autres sculptures et nous n’avons plus arrêté de travailler ensemble. À la mort de Dubuffet, la Fondation a été créée avec comme objectif de réaliser les agrandissements des maquettes qu’il avait prévus. Je les ai pratiquement tous fait même s’il en reste d’autres aujourd’hui, certes moins « impactants » que la Tour aux figures…

Dubuffet disait que cette tour est une peinture qui se développe dans l’espace, surtout à l’intérieur.

HdS : La Tour aux figures se voit de loin mais se visite également. Est-elle un monument ou une œuvre d’art ?
RD : Dubuffet disait que cette tour est une peinture qui se développe dans l’espace, surtout à l’intérieur. On ne peut y vivre, ce n’est pas du tout utilitaire. Si l’on se promène dans la Closerie Falbala, une autre de ses œuvres, on perd toute notion de la vie extérieure. Il n’y a plus de nature, plus rien. Uniquement la sculpture et ses tracés. C’est le cas ici aussi : quand on se trouve à l’intérieur, à chaque étage de ce « Gastrovolve », on n’a plus d’impression de gravité. Dubuffet disait également que le monde dans lequel on vivait il y a cinquante ans n’était pas forcément le bon. Ses œuvres étaient donc des tentatives de bâtir un autre monde.
 
HdS : Près de trente-cinq ans après sa mort, quelle trace Dubuffet a-t-il laissé dans le monde de l’art ?
RD : Dubuffet plaisait, je crois, plus aux Américains qu’aux Français. La filiation se trouve, pour moi, chez des artistes comme Jean-Michel Basquiat ou Cy Twombly, des intellectuels qui puisent leur inspiration du travail de Dubuffet, dans l’art de rue, le graffiti et l’art brut.

Propos recueillis par Mélanie Le Beller


C'est dans le cadre du Printemps de la Sculpture au mois de mars 2019, que le Département des Hauts-de-Seine a lancé officiellement les travaux de la Tour aux Figures, dans le parc départemental de l'Ile Saint-Germain à Issy-les-Moulineaux.