La Défense extatique de Fabrice Bousteau

Il assure la direction artistique de la troisième édition des Extatiques, l’exposition d’art contemporain de Paris La Défense, à découvrir en plein air jusqu’au 4 octobre.

« La Défense est une petite Venise du futur : il n’y a pas de voiture, c’est extrêmement calme, on déambule facilement et c’est à dix minutes en métro de la Concorde… On ne se rend pas compte à quel point c’est extatique! »

Écouter Fabrice Bousteau parler d’art contemporain en termes d’émotion – pire : de plaisir, de bonheur ! – change des pesanteurs hermétiques qui contaminent parfois le domaine. Né à Chaumont en Haute-Marne l’année de la mort de Georges Braque, baigné dans l’architecture classique et les films de Fellini, il trébuche adolescent lors de sa première montée à Paris sur le Centre Pompidou – « un choc absolu, une hallucination pour un petit Chaumontais » – et tombe en extase, déjà, devant Improvisation XIV, de Vassily Kandinsky : « Ce tableau m’a totalement bouleversé ».

Du lien et de la séduction

Rédacteur en chef du magazine Beaux-Arts, Fabrice Bousteau a la communication facile ; l’amour de l’art et la fréquentation des ateliers ne le coupent pas du public, bien au contraire. « Je cite souvent l’artiste Robert Filliou (1926-1987) : “l’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art”. Le plus beau cadeau qu’on puisse faire aux gens est de mettre des œuvres d’art dans leur environnement quotidien, ce sont des signaux qui permettent de regarder la vie de manière différente. » C’est ainsi qu’en 2018, pour célébrer les 60 ans du quartier de La Défense, Patrick Devedjian, alors président de Paris La Défense, et Marie-Célie Guillaume, directrice générale de l’établissement public, lui confiaient l’organisation d’une exposition gratuite d’œuvres contemporaines afin de prolonger l’histoire d’un lieu conçu dès sa construction comme un quartier d’affaires et d’habitation. « L’art y a été intégré comme un moyen de créer du lien, du plaisir et de la séduction. » Au cœur du premier quartier d’affaires européen, tout le monde ne sait pas encore qu’il y a le plus grand parc de sculptures contemporaines d’Europe – environ soixante-dix, signées des meilleurs, dont l’immanquable Grand Stabile, dit aussi L’Araignée rouge (1976), d’Alexandre Calder, quinze mètres de haut, le second plus grand au monde derrière celui de Chicago. « C’est l’une des œuvres qui me touchent le plus ici : comment créer de la magie avec pas grand-chose? Calder, c’est exactement cela : il fait une sculpture avec du fil de fer et un bouchon, agrandis, agrandis jusqu’à devenir ce truc rouge étonnant sous lequel on peut circuler. »

De Paris La Défense à la Seine Musicale

Le même esprit d’émerveillement anime et pilote Les Extatiques, baptisées ainsi sur une exclamation de l’artiste argentin Leandro Ehrlich alors qu’il préparait sa participation à la première édition de 2018 : « Nous étions devant le Bassin Takis sous un soleil incroyable, et il m’a soudain dit qu’il n’imaginait pas ressentir une telle extase à La Défense! C’est un quartier d’une certaine manière ouaté parce qu’il n’y a pas de voiture, où bizarrement on voit et on entend beaucoup d’oiseaux. Au vernissage l’année dernière, les gens sont restés jusqu’à deux heures et demie du matin dans la fraîcheur de la Fog Sculpture de Fujiko Nakaya. On y est dans une situation de confort extrême, puisqu’on se promène en plein air autour des œuvres. C’est tout le contraire d’une exposition “blockbuster” dans un musée avec tout le monde à la queue leu leu, même si avec la Covid les choses vont changer… » Cette année, Les Extatiques se prolongent depuis Paris La Défense à travers la Vallée de la Culture jusqu’au jardin de La Seine Musicale, où les petits hommes verts de Fabrice Hyber – « un artiste qui s’intéresse beaucoup à la question des flux… et des virus » – voisinent avec une sculpture sonore de Matteo Nasini, un jardin olfactif de Julie C. Fortier.

Rien à voir

Troisièmes du nom, Les Extatiques jouent avec la malice de leur sous-titre : Rien à voir. Parce que certaines œuvres défient nos sens, parce que d’autres sont cachées ou bien transforment notre vision du réel. Et si par boutade on lance Fabrice Bousteau sur la piste du fameux « circulez, il n’y a rien à voir », le commissaire d’exposition rebondit aussitôt sur l’image d’un Gaston Lagaffe qui déambulerait, joyeux, de surprise en surprise. Avant peut-être de s’asseoir sur le Banc public de Lilian Bourgeat, exposé en 2018 et acheté depuis par Paris La Défense. Cinq mètres de long, près de deux de haut : « Quiconque s’assoit dessus a l’air d’un petit gamin. Tout change, les perspectives, la conscience de soi, on a envie de jouer avec la personne à côté, on regarde la vie différemment. Les œuvres d’art qui me plaisent le plus sont celles qui renvoient à un état d’enfance, avec cette liberté de regarder, de rire ou de crier, de critiquer, de s’enthousiasmer et de casser les codes. »

 

Didier Lamare