Vivre chez soi : l'éclairage de Jean-Luc Noël

À quelles conditions rester chez soi ? Quel est le rôle de l’entourage ? Quels sont les risques d’isolement ?
Jean-Luc Noël, psychologue clinicien à l’hôpital Sainte Perrine à Paris -établissement gériatrique de court, moyen et long séjour- apporte son point de vue d'expert.

Pour rester chez-soi, il faut se sentir à l’aise dans ce chez-soi

 

Vivre chez soi ce n’est pas seulement rester à son domicile, c’est aussi « se sentir chez soi », ce qui ne dépend pas uniquement d'une affaire de repères et d’habitudes, c’est aussi une question de sécurité.
Attention, je ne parle pas de cette sécurité nécessaire d’un aménagement adéquat de l’environnement en fonction des besoins, mais bien de sécurité psychique, c'est-à-dire de cet état psychique où l’on se sent sans angoisses, sans craintes et bien avec soi-même.
On dit à nos invités pour qu’ils se sentent à l’aise : « fais comme chez toi ». Quand on dit cela, on ne s’attend pas à ce que la personne fasse comme chez elle, mais bien qu’elle se sente à l’aise et en sécurité.

La première des conditions est bien celle-ci : pour rester chez-soi il faut se sentir à l’aise dans ce chez-soi, et pour cela il faut que ce chez-soi soit adapté aux besoins d’un chez-soi psychique.

Prenons un exemple simple, quand un malade Alzheimer dit qu’il veut retourner chez lui, bien souvent ce « chez lui » n’est pas le dernier domicile dans lequel il habita, c'est souvent un domicile de l’enfance auquel est associé un bien être, un sentiment de sécurité.
Dans ce sens, « rester chez-soi » n’est pas forcément « rester à son domicile ». Cela peut-être une institution si les besoins liés à la maladie nécessitent la présence effective de soignants qui permettent une réelle qualité relationnelle.

 

Vivre dans le plus beau des lieux mais seul et sans voisin peut être une prison dorée

 

L’entourage est primordial à la vie du sujet chez lui, car c’est bien lui qui fournit cette qualité relationnelle qui nourrit le psychisme de ses affects, lesquels donnent le plaisir à vivre.
Le rôle premier de l’entourage est donc bien de permettre et de favoriser ce commerce affectif. Vivre dans le plus beau des lieux mais seul et sans voisin peut-être une prison dorée.

L’entourage doit aussi se prémunir de ses propres projections de ce que l’on pense être bon pour l’autre et qui en vérité, est le reflet de nos angoisses à vieillir. Il s'agit donc d'écouter celui qui vit la vieillesse, il peut nous dire ce qui est bon pour lui.
Le rôle de l’entourage devient simple, il suffit d’accompagner ses paroles. Mais comme rien n’est simple, il faut aussi observer car, parfois, les choses et les désirs ne se disent pas toujours par le verbe.
Observer ce qui ne se dit pas, le repli ou les sourires à certains moments, les refus et les consentements.

L’entourage se doit aussi de s’adapter au rythme du sujet, on ne réagit pas de la même manière et dans les mêmes temps quand on a 40 ans ou quand on a 80 ans.
La bonne adaptation passe donc bien par la bonne compréhension de ce qui se joue pour celui que l’on veut aider. Et pour cela il faut du temps et, surtout, se décentrer de soi-même et de ses propres projections sur l’avenir, or il est parfois difficile d’envisager sa propre vieillesse avec sérénité.

 

Pour ne pas se sentir isolé il faut donc se sentir exister et reconnu

 

L’isolement n’est pas un concept simple quand il s’agit d’isolement psychique.
Lamartine nous le dit, « un seul être vous manque, et tout est dépeuplé », ce qui correspond parfois au vécu du sujet âgé, qui peut-être entouré d’une manière tout à fait satisfaisante mais, qui, cependant se sent seul.

En effet, tout n’est pas question de présence effective auprès du sujet, mais bien de qualité affective de cette présence, d’échanges relationnels qui permettent de se sentir exister et reconnu pour le sujet (et pas uniquement objet de soin par exemple). Ainsi l’isolement ressenti peut être en décalage avec l’isolement réel par manque de satisfactions dans la relation.
Le tout n’étant pas d’avoir du monde autour de soi mais d’être en relation avec ce monde. L’évaluation de cet isolement ressenti se déroule donc par l’analyse de la qualité de la relation qui lie le sujet à son environnement.
Par exemple : est-ce que l’auxiliaire de vie est perçue juste comme une aide ponctuelle et une présence, ou plutôt comme une personne investie, importante dans la relation et qui alors rompt l’isolement affectif ?

Pour ne pas se sentir isolé il faut donc se sentir exister et reconnu d’où l’importance d’associer le sujet aux décisions le concernant et dans le choix des personnes qui vont venir s’occuper d’elle.
C’est une affaire de rencontre entre un aidant et un aidé, et cela dépasse les seules compétences professionnelles de l’aidant, la qualité de relation, comment on ressent l’autre, étant une variable incontournable.