Le papotin, « le » journal atypique

driss El Kesri
Driss El Kesri Crédits : Jimmy

Je sais que c’est difficile d’être intégré : j’ai du mal à penser aux autres quand ils me parlent. Je n’arrive pas à admettre que j’ai du mal à discuter avec les autres. Je n’aime pas parler seul. Si je soliloque c’est que je m’ennuie.

Extrait d’un texte de Raphaël, Le papotin n° 29/30/31

Ils sont une cinquantaine. Depuis des années, ils se retrouvent chaque mercredi dans une salle de spectacle. Ils disent,, écrivent, improvisent. Ce sont des jeunes (certains moins jeunes aujourd’hui) avec autisme qui conçoivent « Le Papotin, journal atypique ». Des textes, des poèmes et des interviews d’artistes, de personnalités politiques de philosophes, de scientifiques. Frank Margerin ou Stéphane Hessel, Camille ou Simone Weil, ils sont nombreux, ceux qui ont été invités à répondre à des questions sans complexes.

Driss El Kesri, chef de service éducatif dans un hôpital de jour et rédacteur en chef du journal, raconte.

La naissance du PAPOTIN ?

C’était en 1989, à l’hôpital de jour d’Antony. J’étais très sensible à l’expression des jeunes accueillis. Ils avaient entre 15 et 25 ans à l’époque, la grande majorité avait été exclue très tôt de l’école et bien qu’il s’agisse de personnes avec des troubles de la communication, je trouvais qu’ils communiquaient. Ils avaient une façon originale, intéressante de communiquer. Alors, pour recueillir cette expression, le plus simple, c’était de faire un journal. Au départ, je l’avoue, ma motivation était égoïste : j’adorais, j’adore toujours, être surpris et attendre ce qu’ils peuvent dire, la manière dont ils entendent et traduisent les choses. Ils posent sans cesse des questions, c’est comme cela qu’ils établissent le contact avec l’autre. Une réelle curiosité. Quand ils rencontrent quelqu’un, ils ont vraiment envie de le connaître. Tous, ils demandent spontanément « Comment tu t’appelles ? Je peux te tutoyer ? Quel est ton âge ? Tu es né où ? »

Le sens du PAPOTIN ?

Le journal offre un cadre pour poser des questions et sortir de l’espace « hôpital », pour aller vers le monde « ordinaire ». D’où l’importance d’inviter des personnalités et de les interviewer. Il fallait que le journal ait un lien qui soit repéré du dehors, au-delà de l’établissement. Hôpital, psychiatre, éducateur, ce ne sont pas des mots attractifs. Après coup, on théorise mais personnellement, je n’ai pas envie de théoriser quoi que ce soit, ça s’est fait comme ça et 25 ans après, ça continue exactement comme ça. Je voulais un atelier où l’on pouvait venir sans aucune obligation. Entrer et sortir quand on veut, et d’où on n’exclut personne. C’est ainsi que j’ai vu arriver certains qui étaient mutiques ou qui ne savaient ni lire, ni écrire. Je me suis dit, ils vont vite comprendre que ce n’est pas pour eux, ils vont partir. Ils sont restés. Et j’en suis très heureux. Le meilleur monde, c’est celui de tout le monde, le meilleur espace, c’est celui que l’on partage avec les autres. Aujourd’hui, on vient de 13 établissements d’Ile-de-France pour participer à la conférence de rédaction du PAPOTIN.

Le Choix des invités du PAPOTIN ?

Le premier, ce fut Howard Buten. Il était connu comme le clown BUFFO mais il s’intéressait à l’autisme et à toutes les personnes qui sont dans cette souffrance. Il jouait en 1990 au Théâtre du Ranelagh. On a été le voir. On lui a demandé une interview, il a dit oui. Il était plus passionné par les questions des « papotins » mais ses réponses étaient très laconiques. Il a été le premier parrain du journal. Il l’est resté. Marc Lavoine également. Quand il était ado et qu'il allait au collège, puis au lycée, il passait en bus devant l’hôpital de Jour d’Antony. Un jour, en 1992, dans la voiture du réalisateur de l’un de ses clips, Il aperçoit le journal sur la banquette arrière. Il a dit : « Je veux les connaître ! ». Il est venu, il est toujours là. Barbara, la grande Barbara, Philippe Stark, le designer, ce sont eux aussi qui m’ont appelé. Et puis il y a les personnes que les jeunes désirent rencontrer, les célébrités regardées à la télévision, chanteurs, comédiens, hommes politiques. Les « papotins » n’ont aucun préjugé et les invitations sont variées. L’interview de Mireille Mathieu fut un grand moment. Dernièrement, nous avons eu la visite de l’écrivain Daniel Pennac et du mathématicien Cédric Villani. Grace aux « papotins », à leur absence de parti pris, j’ai découvert des personnalités que je n’imaginais pas.

Et s’il n’y avait qu’un texte?

J’aime tous les textes du journal. Je suis un fan.
Voici un texte de Laurent qui est parti vivre en province. Laurent sait regarder les gens

Un dimanche en famille
Il y avait, mon oncle Marcel, il y avait Marie-Paule, il y avait Brigitte,
Il y avait Nicole.
Il y avait Filou, il y avait Patou, il y avait Colette, il y avait
Maryvonne.
Il y avait ma mère.
Tous ont signé.
Il y avait cousin Loïc qui signait aussi
Moi, je faisais des dessins et regardais les bateaux passer.
Et après ils ont bu un coup au bistrot.
Il y avait Martine, qui a signé aussi,
(Les gens sont bien quand il y a du monde…
Ils sont bien aussi quand il n’y en a pas).
Et moi, je dessinais des voitures.
Et après, on a pris l’apéro,
(moi, un pacific, sans alcool
Les autres : un crème cassis au vin blanc).
Et tous on a chanté une chanson de Claude Barzoti.

Laurent

Le PAPOTIN est diffusé uniquement sur abonnement par l’intermédiaire du site actuel : www.lepapotin.org. Sa sortie est épisodique : le dernier numéro date de 2011. Cependant, le prochain est prévu avant l’été 2015 avec une co-rédaction en chef de Driss El Kesri et Marc Lavoine. Et puis, dans le même temps, est envisagée une production en ligne des richesses puisées chaque mercredi lors des conférences de rédaction.