Le point sur la recherche par le professeur Dubois

En France, aux États-Unis, partout dans le monde, des chercheurs traquent la maladie et font des découvertes. Où en sommes-nous à présent ? Le Professeur Bruno Dubois, chef du service de neurologie de la Pitié Salpêtrière, directeur de l'Institut de la mémoire et de la maladie d'Alzheimer, répond à cette question.

- Quelles sont les découvertes de ces dernières années dans le monde ?

Professeur Bruno Dubois : Dans le domaine de la recherche internationale, je citerai trois découvertes.
La première, la plus intéressante, la plus spectaculaire, a été révélée par la presse en février dernier. Des chercheurs américains ont montré qu’un médicament anticancéreux pouvait agir contre la maladie d’Alzheimer.
C’est le Bexarotène, utilisé jusqu’alors pour soigner des cancers cutanés.
La maladie d’Alzheimer se caractérise par la production anormale et excessive de la protéine amyloïde. Cette molécule va s’accumuler dans le cerveau car l’organisme ne sait pas la dégrader.
Elle s’accumule, elle s’agrège puis forme des amas et finalement des plaques dites « plaques amyloïdes ». Le Bexarotène agit sur la protéine amyloïde.
Ce produit n’arrête pas la maladie, c’est à dire la production de la protéine mais il accélère son élimination par l’organisme.

Un effet incroyable, rapide car en quelques jours, on observe une disparition ou une diminution de la molécule anormale de l’ordre de 50 à 75%.
Cependant, il y a des réserves. D’abord, le Bexarotène n’a été expérimenté pour l’instant que sur des souris. Et puis si l’effet est rapide, il est aussi transitoire.
Quand on soumet la souris à une prise régulière, l’intensité de la réaction bénéfique s’affaiblit. Cela étant la découverte est incontestablement prometteuse.

La deuxième avancée est le résultat d’une étude, l’étude ‘DOMINO’, parue en mars dans le New England Journal of Medicine, une grande publication scientifique.
Elle porte sur les médicaments censés améliorer les symptômes de la maladie, les « anticholinestérasiques » en particulier, dont l’efficacité a été mise en doute.
L’étude confirme l’intérêt de ces médicaments ; ne pas les prescrire entraîne peut-être une perte de chance pour le patient.

Le troisième progrès que je souhaite évoquer est le fruit d’une recherche plus fondamentale qui approfondit notre connaissance dans l’histoire de la maladie.
On vient de mieux comprendre comment la maladie se propage.
Celle-ci ne touche pas n’importe quel neurone, elle débute dans une région précise du cerveau et progresse selon une certaine logique. Nous comprenons maintenant la façon dont la maladie passe d’un neurone à l’autre.
Il y a donc un chemin anatomique qui est emprunté par les lésions de la maladie et qui explique sa diffusion progressive à l’ensemble du cerveau.

- Quelle est le sens des recherches en France, particulièrement les vôtres ?

Par exemple, les équipes françaises, notamment celle de la Salpêtrière, travaillent sur la toxicité de la protéine amyloïde, responsable de la maladie d’Alzheimer.
La question qui se pose aujourd’hui, c’est de savoir ce qui est le plus toxique.
La protéine isolée, sa forme oligomérique (un amas de cette protéine) ou sa forme terminale, la plaque amyloïde ? Auparavant, logiquement, la plaque était incriminée.
Aujourd’hui, nous pensons que la plaque amyloïde pourrait être un système de protection que l’organisme aurait trouvé pour empêcher l’action toxique de la protéine elle-même.
On travaille aussi sur les biomarqueurs du liquide céphalo-rachidien.
Ce « liquide » entoure notre cerveau et peut être prélevé par une simple ponction lombaire. Or, il y a dans le liquide céphalo-rachidien une signature biologique de la maladie d’Alzheimer, une marque précise et irréfutable que nous avons appris à décrypter.
Par l’intermédiaire de ces biomarqueurs, on peut être sûr à 100% que le patient est atteint de la maladie d’Alzheimer.
Il est ainsi possible de poser un diagnostic formel.
Ajoutée aux révélations scientifiques de ces dernières années, aux progrès de l’imagerie médicale, c’est une découverte très importante. Cela veut dire que la maladie d’Alzheimer devient une maladie comme les autres, qui est définie sur la base de paramètres rigoureux et repérables.

- Quelle sont les conséquences de ces découvertes pour les malades dans un avenir proche ?

En premier lieu, toutes les découvertes, même si elles n’ont pas d’application immédiate, permettent de mieux cerner l’adversaire, d’avoir une idée précise de ce qu’est la maladie, et surtout de ce qu’elle n’est pas.
Dans un combat, il est primordial de connaître les mouvements de l’ennemi, sa manière d’évoluer.
Et de là, on arrive bien entendu à une meilleure prise en charge des patients, quelque soit l’approche, psychologique ou thérapeutique. Il y a aujourd’hui des perspectives assez excitantes.
À
 la Salpêtrière, nous étudions actuellement plusieurs médicaments, des vaccins par exemple.
Par vaccin, il faut entendre une « immunothérapie » ; le principe consiste à injecter la protéine anormale dans le sang du malade, et l’organisme crée aussitôt des anticorps qui vont se diriger contre elle.
Dans une certaine mesure, c’est le patient qui se guérit lui-même. 

- Compte tenu de votre implication dans la lutte contre la maladie d’Alzheimer, quelle est votre avis sur une initiative telle que la plate-forme téléphonique Info Alzheimer Hauts-de-Seine ?

Absolument essentielle. Personne n’est préparé à affronter la maladie d’Alzheimer.
Vous avez un proche, un parent qui est le référent, le grand-père ou la grand-mère qui donne des conseils aux plus jeunes, la bouée sur laquelle on s’accroche lorsqu’il y a un problème et tout à coup, les rôles sont inversés : vous devez prendre cette personne en charge.
La situation est aussi brutale que douloureuse.

Que faire ? Quelles sont les possibilités proposées ?
Il est évidemment essentiel d’avoir des informations, de savoir à quelle porte frapper.